Philippe Cramer

Philippe Cramer

Vanna Karamaounas
21 janvier 2024

Né à New York le 8 mai 1970, Philippe Cramer grandit à Genève. Il étudie l’histoire des Arts Décoratifs du 19ème et 20ème siècle à Sotheby’s Educational Studies à Londres avant d’obtenir une licence en conception de produit de la Parsons School of Design à New York en 1996.

Dans quelle famille êtes-vous né ?

Je suis né dans une famille implantée à Genève depuis fort longtemps. De confession calviniste et ayant engendré de nombreux intellectuels et scientifiques, l’expression personnelle et artistique ne faisait pas vraiment partie du cursus familial. Cependant, ma grand-mère, d’origine Bâloise, était incroyablement créative et connaissait bien l’art moderne. Elle avait ouvert une galerie à Genève pour Alexander Iolas, le célèbre galeriste Grec installé à New York et fréquentait entre autres Meret Oppenheim, Tinguely et Niki de Saint Phalle et Ella Maillart.

Quel a été le déclic ?

Je me souviens avoir été attiré par le monde de la création déjà comme pré-adolescent, en grande partie grâce à cette grand-mère atypique. Elle m’a appris à regarder les choses et non seulement les voir. Je crois que mon père a hérité d’elle cette affinité avec l’art de son temps. Il habita 10 ans à New York et faisait le tour des studios d’artistes. Il participa notamment à des événement à la Factory d’Andy Warhol.

Cette prédisposition à la curiosité me fut transmise à mon tour. Tout à fait inconsciemment et probablement par mimétisme, j’ai appris à me construire une bibliothèque visuelle qui s’est étoffée au fils des années. Il n’y a donc pas eu un déclic particulier, mais plutôt un environnement favorisant ce développement créatif.

Quand commence l’aventure ?

L’aventure s’est construite en étapes. La première étape fut mes études d’histoire de l’art avec une spécialisation dans les arts décoratifs du 19 et 20ème siècles. Puis des études de design de produit, avec un accent sur le dessin de mobilier. 

C’est en 2000, au tournant du millénaire, que je me suis lancé grâce au soutien de ma mère, une véritable dynamo. J’ai développé mes premières créations avec le souhait d’utiliser un langage contemporain tout en travaillant avec des artisans genevois pour la facture de mes pièces, tournant ainsi le dos au monde de la grande industrie. Beaucoup de créatifs adoptent cette approche aujourd’hui, mais il me semble avoir été précurseur dans l’essor de cette vision allant à l’encontre de la production de masse et favorisant le local.

J’étais également un des premiers designers à choisir de m’auto-éditer, ne vendant pas mes dessins à des marques, mais m’occupant moi-même de financier, faire fabriquer et vendre mes œuvres. Ce choix demande de porter plusieurs casquettes professionnelles et comporte des risques, notamment financiers, mais offre en échange une totale liberté dans la façon de gérer sa carrière.

Philippe Cramer Cartomancie n4 2021

Quelles sont vos influences ?

Mes influences sont multiples et très variées et il me serait difficile de toutes les énumérer ici. Mais si l’on parle des artistes qui m’ont précédé, je pourrais mentionner mon affection particulière pour le travail d’Isamu Nogushi. Son approche de la matière, sa liberté d’expression formelle, et son affranchissement des frontières entre le design et l’art m’ont beaucoup inspiré. Je pourrai aussi évoquer Brancusi, Max Bill, mais également des genres aussi opposés que le pop art et le monde végétal.

Certains rêves de mon enfance sont aussi encore très présents en moi et ressurgissent spontanément lorsque je suis en phase de création. Cette démarche me permet de dessiner des œuvres qui me paraissent très pures et authentiques, dénuées des interférences que l’éducation et les influences extérieures peuvent générer.

Philippe Cramer Générative Figures 2023

Comment concevez-vous le design ? 

Le design est une discipline qui consiste à affiner l’efficacité des produits qui nous accompagnent dans notre quotidien. Le but communément annoncé du design étant l’amélioration de la vie matérielle de la population. Cependant, le design est aussi utilisé pour perfectionner des outils plus néfastes, comme des armes.

Je me sens plus proche du monde l’art que celui du design bien que mon œuvre se situe à la croisée de ces disciplines. D’après-moi le design ne prend pas assez en compte l’importance de la poésie, de la spiritualité, du rêve, du hasard et tous ces éléments qui génèrent de l’émotion et contribuent à notre humanité.

Comment se met en route un projet ? 

Mes projets sont développés de plusieurs manières. Un client peut m’approcher pour me demander de réfléchir à un besoin ou un souhait en fonction de certains critères. Je travaille alors sur quelques propositions que je lui soumets. Une fois qu’il a fait son choix, j’entre dans l’élaboration technique des plans de fabrication.

Pour mes projets personnels, il s’agit régulièrement d’une idée que je porte en moi depuis des années et ressens soudain le besoin de lui conférer une matérialité.

Je commence par une série de croquis manuels. Certains de ces dessins sont ensuite transposés sur un programme 3D pour les développer. Puis je choisis une des propositions parmi ces avant-projets virtuels et développe des plans techniques qui serviront à sa réalisation matérielle.

 

Participez-vous à la réalisation manuelle ? Comment se déroule la collaboration avec les artisans ?

Une des particularités de mon expression artistique - en sus de celle de répondre à des demandes de clients - est le très large éventail de matériaux et de techniques que j’aime explorer. Pour cela, le réseau d’artisans avec lesquels je collabore est important. Je passe beaucoup de temps à rechercher le partenaire idéal puis à étudier sa façon d’aborder la technique et la matière. Je dois aussi être très présent lors du processus de fabrication car je suggère souvent des approches iconoclastes qui peuvent déstabiliser les artisans.

Une fois le travail réalisé, tout le monde est content, mais je dois parfois les pousser à prendre des risques. Ce sont des moments privilégiés que j’affectionne car les métiers d’artisanat sont des métiers du cœur et je suis convaincu que cette énergie positive se manifeste lors de l’appréhension de l’œuvre.

Personnellement je réalise certains gestes, notamment ceux liés à la peinture d’un élément ou lorsque je souhaite lui donner une texture particulière en modelant du plâtre ou de la terre cuite.

Quels sont vos matériaux favoris ?

J’ai une prédilection pour les matières naturelles et traditionnelles et leurs textures. Ceci-dit, je suis fasciné par le développement de nouveaux matériaux technologiques aux propriété étonnantes. Et la juxtaposition de ces deux types de matériaux m’intéresse particulièrement.

C’est le mariage de la tradition et du monde de demain qui crée les plus beaux discours.

Philippe Cramer Lost throne of Mount Olympus 2021

Vos collaborations les plus risquées ?

Je ne saurais comment répondre à cette question autrement que de dire qu’à mon sens aucune collaboration n’est véritablement risquée. Si la finalité d’une collaboration échoue ou que le résultat déçoit, la richesse de l’expérience et du savoir qu’on en tire compense la déception première. Le Savoir est un pouvoir.

Philippe Cramer Ouranos 2023

 

Est-ce qu’un designer doit suivre son époque et s’intéresser aux nouvelles technologies ? 

Il s’agit ici d’une question très personnelle, bien qu’il me semble qu’un artiste doit s’intéresser sans discrimination à toute la panoplie des techniques et des technologies qui s’offrent à lui, qu’elles soient nouvelles ou anciennes.

Je m’intéresse beaucoup aux nouvelles technologies. J’ai créé des œuvres digitales sécurisées sur la blockchain (NFT) et des œuvres réalisées avec l’impression 3D et le scan 3D.

Pour artgeneve 2024 je vais dévoiler mon dernier travail artistique, la série « Apocrypha », créé à l’aide de l’intelligence artificielle.

L’évolution des applications et programmes liés à AI évoluent à la vitesse de l’éclair et il me semble que tout le monde devrait s’y intéresser car cet outil fera partie intégrante de notre futur proche.

En quoi vos NFT sont particulières ?

J’ai créé mes premiers NFTs en 2021 et les ai exposés lors d’artgenève 2022. Pour la session d’artgenève de l’année suivante, j’ai imaginé des sculptures physiques dans lesquelles nous avons intégrée des écrans pour accueillir ces NFTs.

J’ai donc proposé des sculptures dites phygitales (car entre le physique et le digital) pour réintégrer le monde virtuel dans le monde physique. Je pense avoir été un des premiers artistes à proposer cette hybridation.

Mes NFTs ont depuis intégré les collections patrimoniales du MAH et du MuDAC. Les premières œuvres de ce genre pour chacun de ces musées.

Philippe Cramer amulettes aportropaiques 2022

Racontez-nous une histoire autour de l’une de vos œuvres ?

Je propose à mes collectionneurs de leur créer des œuvres sur mesure, basées sur leurs profils, notamment des vases et des colliers. Pour cela je scanne le profil des deux protagonistes que je digitalise et utilise dans le dessin final de la pièce.

Cela donne un médaillon avec les profils en face à face ou un vase sculpture dont la forme est dictée par le visage des commanditaires.

J’ai ainsi réalisé quelques vases et médaillons pour des couples qui souhaitaient immortaliser leur amour.

Les plus belles histoires dans l’art sont les histoires d’amour.

Votre rêve le plus fou ?

Un des rêves qui me tient à cœur serait de réaliser un parc de sculptures. J’ai plusieurs projets de sculptures d’extérieur qui n’ont pas encore vu le jour, notamment des fontaines et je vois volontiers un parc permettant à chacun de déambuler parmi elles.

Mais je ne crois pas que ce soit un rêve fou, simplement coûteux.

Philippe Cramer objet stellaire

Philippe Cramer  –  8 rue de la Muse  –  1205 Genève  – T. 022 321 48 12  –  https://philippecramer.com/

Images transmises par Philippe Cramer ©Philippe Cramer

Image dans le Miroir,  Le reflet de Philippe Cramer dans son oeuvre "The Phantasma Series : Onar" - 2022

Mobile Or et Corail - Philippe Cramer Captromancie Gold N° 4, 2022

Image avec une sculpture dans un jardin - Philippe Cramer, Aeternus Eternus Left, 2022

Sculpture jaune dans un jardin - Philippe Cramer, Objet Stellaire: Mercurian, 2022