© Lea Kloos

Karine Tissot à Art Paris

Par Fabien Franco
25 avril 2018

Commissaire des projets curatoriaux présentés par la Suisse, pays invité d’honneur à Art Paris Art Fair 2018, Karine Tissot a fait la démonstration de la diversité de l’art contemporain helvétique. 

Comment avez-vous été choisie pour assurer le commissariat  des projets curatoriaux de l’édition 2018 de la foire d’art de Paris ?

Les organisateurs m’ont contactée et un rendez-vous a été pris. Une semaine après la présentation du projet, j’ai été sélectionnée. Un choix certainement pas attendu. J’avais fait la connaissance de Guillaume Piens, le commissaire général d’Art Paris, à l’occasion d’une exposition à Genève. Nous avions échangé sur le projet que Karim Noureldin a mis en œuvre pour le centre d’art d’Yverdon en 2015, un wall painting qui a transformé le rez-de-chaussée de l’espace et ses voutes du XVIIIe siècle en pierre jaune de Hauterive en véritable objet d’art. 

Comment avez-vous sélectionné les artistes pour Art Paris Art Fair ?

La foire de Paris est marquée par la volonté de découverte. C’est dans cet état d’esprit que j’ai sélectionné les artistes. J’ai été attentive à ce qu’ils soient originaires des différentes régions qui composent la Suisse. Parmi ces derniers, des artistes reconnus et émergents qui témoignent de la qualité de la scène helvète.

L’expo a commencé sur la façade du Grand Palais.

À l’entrée du Grand Palais ont été projetées les œuvres numériques de trois artistes issus de la nouvelle génération, en provenance de trois régions différentes. Camille Scherrer, diplômée de l’Ecal, est capable de produire en s’inspirant aussi bien de son environnement rural d’origine que du gigantisme urbain new-yorkais. Elle fait twitter les oiseaux de son village natal et expose en même temps au Moma. Alain Bogana explore la lumière, cet objet insaisissable qu’il parvient à rendre tangible à travers des visions oniriques qui questionnent la perception. Yves Netzhammer, qui a représenté la Suisse à la Biennale de Venise en 2007, crée des personnages sans visage, dans une expression surréelle lisse et minimaliste, brouillant les frontières entre réel, fiction et rêve.

La vidéo a été présente au cœur même de l’espace d’exposition.

Au centre de la nef, la Project Room, un espace dédié au programme vidéo a permis de découvrir les œuvres de vingt-cinq femmes artistes ayant choisi ce médium pour la plupart à partir des années 80, excepté ce documentaire daté de 1970, réalisé par la documentariste lausannoise Carole Roussopoulos (1945-2009) sur Angela Davis, figure du féminisme aux Etats-Unis. L’artiste suisse a été novatrice en s’emparant à l’époque d’un Portapak, le premier enregistreur vidéo portable accessible au grand public plébiscité en son heure par Jean-Luc Godard. Des œuvres de Sylvie Fleury, Selene Mauvis, Stéphanie Jeannet et d’autres ont été diffusées. On a pu découvrir des dessins animés, des collages animés, des performances filmées, aborder des sujets politique, sociétaux, et aussi des images contemplatives, humoristiques… Ici l’histoire de l’art a été conjuguée à l’histoire civique helvète puisque l’arrivée de la vidéo a coïncidé avec le suffrage féminin introduit au niveau de la Confédération en février 1971. 

Karine Tissot 
« La diversité des artistes suisses est fascinante »

Sous la nef, il y avait aussi du monumental !

Les quatre murs monumentaux qui cachent les escaliers de la nef nord et sud ont été investis par des compositions murales conçues pour la foire. Elles ont été réalisées par Renate Buser, Christian Gonzenbach, Sébastien Mettraux et Christoph Rüttimann. Les visiteurs et amateurs d’art ont été confrontés à des réalisations qui interrogent l’architecture, la réalité, la perception, les dimensions de l’objet. Certaines des œuvres renvoyaient à l’architecture même du Grand Palais.

Vous avez présenté la collection de l’assureur Helvétia.

Cette collection d’entreprise compte plus de 1 700 pièces de 400 artistes. Nous en avons présenté une quarantaine dans l’espace constitué de trois alcôves. Chaque alcôve a développé un thème formel différent, de la géométrie abstraite au dessin, médium qui connaît ces dernières années un regain d’intérêt.

Comment définir l’art contemporain suisse ?

Pas de culture dominante, mais un pays qui se caractérise par sa diversité culturelle. Les clivages persistent entre les différentes régions linguistiques. Une exposition au Grand Palais permet de ne pas en tenir compte. Il m’a semblé intéressant de faire venir les artistes alémaniques habituellement enclins à se déplacer vers l’Allemagne. Ce que j’ai proposé c’est un échantillon de cette diversité helvétique.

Comment jugez-vous la visibilité des artistes suisses sur la scène internationale ?

Les grands noms comme Urs Fischer, John M. Armleder, Thomas Huber, Sylvie Fleury et d‘autres circulent très bien sur la scène internationale. Depuis une trentaine d’années, les artistes contemporains suisses sont reconnus. La scène artistique helvète est fascinante, stimulante et foisonnante. Sa position centrale au cœur de l’Europe, ses grandes écoles d’art et sa politique de création d’espace d’art contemporain, - les kunsthalle qui ont inspiré les fonds régionaux d’art contemporain en France -, représentent de nombreux atouts. Autant de raisons pour lesquelles je suis convaincue de la qualité de l’art contemporain en Suisse, cette même qualité que l’on retrouve dans sa diversité.

Historienne de l’art et critique d’art, Karine Tissot a  travaillé au musée d’art et d’histoire de 2000 à 2006, puis au Mamco de 2006 à 2011, à Genève. En 2013 elle fonde le centre d’art contemporain à Yverdon-les-Bains. En 2018 elle se voit confiée les projets curatoriaux de la Suisse, invité d’honneur à Art Paris Art Fair du 5 au 8 avril au Grand Palais.