© Georges Tony Stoll

Jerôme POGGI

Par Camille Tomatala
11 mars 2018

Galeriste à Paris

 1.     Courte bio.

Centralien de formation,  j’ai mené parallèlement à mes études scientifiques des études d’histoire de l’art jusqu’à un doctorat où je me suis concentré sur la genèse des galeries d’art sous le Second Empire (1859-1865), dans la continuité du livre auquel j’ai contribué avec le marchand Pierre Nahon sur l’Histoire des galeries d’art du XIXème siècle à nos jours (Plon, 1998). Je me suis toujours passionné pour l’histoire du commerce de l'art, ayant depuis très tôt le désir d’ouvrir une galerie un jour. J’ai néanmoins fait un détour par l’institution avant d’ouvrir la mienne en 2009. D’abord attaché artistique au Consulat général de France à Atlanta aux Etats-Unis, j’ai ensuite été directeur-adjoint du Domaine de Kerguéhennec en Bretagne, un de plus importants centres d’art contemporain français, où j’ai eu la chance de travailler aux côtés de Denys Zacharopoulos d’abord, puis de Frédéric Paul. 

2.     Le déclic? 

C’est après avoir organisé le Congrès d’art contemporain à Nantes  que j’ai pris conscience que je n’étais pas fait pour travailler à l’échelle d’une institution publique, malgré mes convictions politiques et sociales et un sens certain du service public qui m’anime. La notion de « public » a toujours été une forme d’abstraction que j’ai du mal à « envisager » au propre sens du terme. Déjà à Kerguéhennec, je ne pouvais m’empêcher de passer mon temps dans les salles d’exposition pour donner un visage à ce « public », discuter avec les visiteurs, leur parler directement des oeuvres, des artistes, du projet. J’ai compris alors que c’était l’échelle d’une galerie qui me correspondait le mieux. On y travaille à l’échelle 1, dans notre rapport aux visiteurs, aux oeuvres et aux artistes bien sur. C’est une échelle très humaine qui me convient mieux. J’ai ouvert ma galerie en 2009, d’abord dans le Nord de Paris près de la gare du Nord, puis ai déménagé dans le Marais au pied du Centre Pompidou en 2013.

3.     Ce qui domine votre motivation aujourd’hui ?

J’ai toujours été interpellé par le mot de « galerie » que je comprends dans son sens premier architectural, comme un lieu de passage, un lien entre deux bâtiments. Une galerie d’art est pour moi un pont entre l’art et la société, et le rôle du galerie est de faire lien, d’être un médiateur. C’est la raison pour laquelle je me suis engagé en même temps que j’ai ouvert la galerie dans l’action des Nouveaux Commanditaires que la Fondation de France soutient. Je mets en oeuvre ce programme à travers une structure non-profit SOCIETIES afin de m’engager dans une économie de l’art qui soit politique et sociale, et non seulement mercantile. Je pense en effet que le marché de l’art n’est qu’une portion congrue de l’économie de l’art bien plus vaste et qu’il appartient aussi aux galeries d’inventer des formes nouvelles de commerce entre l’art et la société qui ne soit pas que capitalistes. SOCIETIES est un peu un laboratoire sur le commerce de l’art, dans le sens littéraire du terme, qu’il faut inventer au XXIème siècle, alors que les économies de l’usage s’imposent de plus en plus face aux économies de l’échange. L’action des Nouveaux Commanditaires est un modèle très inspirant et contemporain. Il permet à quiconque en justifie un besoin d’intérêt général de passer commande d’une oeuvre à un artiste. Ce dispositif de démocratisation de la commande artistique, réservé jusque là à une certaine élite, donne accès à la scène de l’art à des personnes parfois totalement étrangères à ce milieu. Surtout, il leur permet d’être des acteurs de la culture de leur temps, et non des spectateurs telles que nos institutions les considèrent le plus souvent. Je crois que c’est cela aussi une galerie : une scène où chacun est inviter à prend part à l’économie symbolique et réelle des oeuvres, à en être des « actionnaires » dans le sens étymologique du terme comme l’écrivait déjà Gustave Courbet en son temps.

4.     Votre rapport au marché de l’art ?

Si l’économie de l’art dépasse largement le cadre de son marché, ce dernier reste néanmoins primordial. Car le rôle d’un galerie est tout autant de trouver une destination aux oeuvres que les artistes produisent, sans attendre qu’elles répondent à une quelconque attente. C’est sans doute une des particularités du marché de l’art comparé à d’autres secteurs. Il ne s'agit pas de répondre à une demande mais de créer une demande. Pour cela, un travail de médiation est essentielle, et de promotion à travers expositions, éditions, collaborations institutionnelles et foires bien entendu. Ces dernières sont primordiales de nos jours, même si d’autres modèles alternatifs apparaissent. Le monde global dans lequel nous vivons imposent d’avoir une vision internationale de la scène de l’art. Pour ma part, je me suis beaucoup investi ces dernières années dans une stratégie internationale tournée vers l’Europe Bien sur (FIAC, ARCO, Art Brussels, Art Cologne), américaine (The Armory Show) et sud-américaine (Bogota, Mexico). 

5.     Ce que vous recherchez chez un artiste ?

Le génie, la singularité, l’anticipation... L’art contemporain souffre d’un académisme sans doute équivalent à celui qui prédominait à la fin du XIXème siècle. L’hyper professionnalisation du système de l’art a généré des formes très convenus et attendus d’art. Les ficelles du métier sont tellement claires aujourd’hui qu’il suffit de savoir les tirer pour « réussir » relativement facilement pour qui est malin. Mais il en naît des formes qui répondent à un état donné sans invention notable, très comparables entre elles et redondantes, assez évidentes. Et ennuyeuses. Il est difficile de repérer ce « génie » chez un artiste qui vient bouleverser cet ordre établi. Il faut prendre beaucoup de recul par rapport à la scène de l’art contemporain et beaucoup avoir en tête l’histoire de l’art.

6.     Ce que vous redoutez le plus chez un artiste ?

Son manque d’ambition. 

7.      Où l’art doit-il être aujourd’hui?

Partout dans le monde et dans la société. Dans les musées bien sur d’abord, mais aussi dans des espace plus intimes que ce soit chez soi, à son travail, dans son école, son université. L’art implique une relation intime à l’oeuvre, régulière, pour en percevoir toute la profondeur et l’altérité fondamentale.  

Exposition De More Cry Sea à la galerie Jérôme Poggi, 2018

GALERIE JEROME POGGI
2, rue Beaubourg - 75004 Paris

www.galeriepoggi.com